CARNET DE L’AMATEUR


3 December 2021

Godefroy Maurice de la Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, là où tout commence

« Souverain duc de Bouillon, duc d’Albret et de Château-Thierry, comte d’Auvergne et d’Evreux viscomte de Turenne et de Lanquais, vidame de Tulle, baron de Limeuil et de Montgascon, pair et grand chambellan de France, gouverneur de la haute et basse Auvergne ». Telle était la manière dont était annoncée la venue de Godefroy Maurice de La Tour d’Auvergne dit duc de Bouillon (1636-1721). Il est le premier fils d’une fratrie de dix enfants nés du mariage entre un grand chef militaire du XVIIe siècle, Frédéric-Maurice de la Tour d’Auvergne (1605-1652), duc de Bouillon et prince de Sedan, et de Eléonore de Bergh (1613-1657). C’est de son initiative que l’Hôtel de Bouillon sortit de terre.


Les prédécesseurs du duc de Bouillon

Godefroy Maurice est né d’une union d’amour. Le couple formé du duc et de la duchesse de Bouillon traversa le XVIIe siècle uni. D’après « Braver Mazarin, la duchesse de Bouillon dans la Fronde » de Sophie Vergnes, un couple fondé sur la confiance et la grande affection qu’ils se portaient mutuellement. Connus pour avoir marqué la Fronde sous le régime du cardinal Mazarin et d’Anne d’Autriche, les deux amants eurent une histoire tumultueuse. L’ensemble des choix politiques de Frédéric-Maurice fut principalement dû à son désir d’obtenir compensations par la couronne après la perte de sa principauté de Sedan qu’il céda au roi en 1642, suite à la conjuration de Cinq-Mars.

Le 18 janvier 1650, le comte de Condé fut emprisonné sur ordre d’Anne d’Autriche. Cet événement marqua le début de cette célèbre Fronde avec le départ notamment des soutiens du comte de Condé de la cour. Le duc de Bouillon en fit de même et perdit ainsi tous ses titres d’honneurs et de dignité. Les décisions prises par le duc étaient soutenues par son épouse, qui s’engagea lourdement durant cet épisode historique grâce à la qualité de son réseau et de ses talents. Dès lors, elle apparut comme une adversaire redoutable aux yeux du cardinal Mazarin. Elle fut ainsi emprisonnée avec ses enfants dans sa propre maison, sur ordre de la reine par le sieur Carnavalet, lieutenant d’une compagnie de gardes du corps du roi, le 31 janvier 1650. Elle réussit cependant à s’en échapper le 23 mars 1650, mais elle fut retrouvée le 5 avril et emprisonnée à la Bastille. Sa détention fut utilisée comme moyen de pression pour raisonner son mari et le pousser à réintégrer la cour de France, ce qui fonctionna. Après sa libération, le 15 octobre de la même année, la duchesse put retrouver ce dernier à Amboise. A la fin de cette mésaventure, le duc et la duchesse de Bouillon récupèrent leurs titres de noblesse, permettant ainsi à leur fils Godefroy Maurice de La Tour d’Auvergne de devenir, à la mort de son père en 1652, le nouveau duc de Bouillon. 


Le duc de Bouillon : Grand Chambellan et Pair de France

Dans sa jeunesse, le duc de Bouillon eut une courte carrière militaire. En 1664, il partit combattre les turcs, puis prit part à la campagne de la Franche-Comté qui aboutira à la signature, en 1668, du traité de paix d’Aix-La-Chapelle. Son dernier fait d’arme fut de s’engager dans les premières actions pour la guerre de Hollande. 
A l'âge de 22 ans, en 1658, Godefroy Maurice de La Tour d’Auvergne, duc de Bouillon fut nommé à la charge de Grand Chambellan de France. Il était alors l’un des grands officiers de la couronne de France et donc l’un des personnages les plus importants de l’Etat. Il fut celui qui donnait la chemise au roi quand celui-ci s’habillait et celui qui le servait quand il était à table. Il semble également qu’il dormait dans la chambre du roi quand ce dernier était absent. La famille du duc garda ce titre jusqu’à la fin de la monarchie.
Ce rang permit au duc de Bouillon d’avoir de très bonnes relations avec Louis XIV. D’après Saint Simon, le duc de Bouillon avait contracté des dettes contre le roi et l’Etat, qui furent remboursées par sa Majesté même. D’autre part, le roi fut présent avec la reine au mariage du duc, mariage qui eut lieu dans l’hôtel de Soissons, plus précisément dans la Chapelle de la reine. D’après Saint Simon, Godefroy Maurice discutait avec le roi des démêlés qu’il avait avec son fils. Nous pouvons en conclure qu’une certaine proximité était née entre les deux hommes puisque le duc abordait des sujets très intimes avec son souverain. Saint Simon disait du duc « qu’il avait eu le mérite, de 50 années de domesticité et de familiarité » avec le roi. Louis XIV a alors réussi à garder la noblesse puissante auprès de lui pour mieux la contrôler, et à éviter une fronde qui avait pu l’effrayer enfant et auquel le père du duc avait participé. Un exemple idéal prouve cette démarche de la part du roi : il donna au duc un jour « faste » à l’occasion du serment de ce dernier concernant sa charge de Pair de France le 2 décembre 1665. En la présence du roi et celle de sa suite, le duc de Bouillon fut reçu au Parlement des pairs et ducs de France et prononça le serment de « se comporter comme un digne, sage, vertueux et magnanime duc et pair, office de la couronne et conseiller de la cour ». C’est ainsi qu’il reçut son épée et le titre de duc et pair de France. Ce titre est le plus élevé, celui que peut obtenir un membre de la noblesse dont le sang n’est pas royal. Le mot « pair » en latin signifie « égal en dignité », ce qui donne le droit de siéger au Parlement de Paris (soit le Grand Conseil). 
Soulignons également le fait que Louis XIV envahit le Luxembourg et l’évêché de Bouillon en 1675. Ce territoire constitua alors pour Godefroy Maurice de La Tour d’Auvergne une principauté : le duché de Bouillon. Il le conserva jusqu’à sa mort. La possession du duché fut confirmée en 1679 par le traité de Nimègue.
Ainsi, le duc de Bouillon est à la fois un personnage important de la cour, de l’entourage du roi, symbole de l’évolution de l’ancien régime et de son époque. Son hôtel versaillais avait donc une existence stratège (proche du château, d’une richesse opulente et donc symbole de son importance et de ses privilèges au sein de la cour), mais aussi pratique 


Le mariage de Godefroy Maurice de La Tour d’Auvergne et de Marie-Anne Mancini :

Godefroy Maurice de La Tour d’Auvergne se maria le 22 avril 1662 , avec Marianne (ou Marie-Anne) Mancini (1649-1714), la plus jeune des nièces de Jules Mazarin. Cette union fut décidée par la reine mère Anne d’Autriche. A la mort du cardinal en 1661, la jeune Marianne alors âgée de 13 ans n’était, en effet, promise à aucun homme. L’évêque Ondédei, ami de la famille des Bouillon, employa dès lors son savoir-faire auprès de la reine pour lui indiquer que le futur duc serait un très bon parti. Ce mariage fut célébré par de grandes fêtes. D’après l’ouvrage « Marie-Anne Mancini duchesse de Bouillon » de Léon Petit, le duc de Bouillon fut amoureux de sa femme jusqu’à la fin de sa vie, et sa présence lui était nécessaire : « Le duc sans sa femme était un corps sans âme » nous rapporte Primi Viscorti. Citation étonnante lorsque l’on sait que tous les courtisans de leur entourage indiquaient pourtant que les époux menaient une vie séparée d’un accord tacite qui ne devait troubler leur mariage. En effet, le couple ne se voyait qu’une à deux fois par an, lorsque madame la duchesse de Bouillon se présentait à Versailles. Le duc devait de fait résider à proximité de la chambre du roi, en raison de sa fonction de Grand Chambellan de France, tandis que Madame résidait dans leur hôtel quai Malaquai, à Paris. Mais cela n’eut visiblement aucun incident sur l’affection que lui portait le duc de Bouillon. Pour exemple, l’affaire des poisons de 1680, dans laquelle fut inculpée la duchesse de Bouillon n’eut raison de lui. Son mari, convaincu de son innocence, prit la parole durant son interrogatoire à la chambre ardente pour la disculper aux yeux de toute l’Europe.
De cette manière, le duc de Bouillon eut un mariage riche en émotion (voir l’article sur Marie-Anne Mancini) au vue de sa belle-famille, de la personnalité de son épouse. Toutes ses personnalités ont sans doute visité l’Hôtel de Bouillon, témoins de l’histoire du couple.


La descendance du duc et de la duchesse de Bouillon

Malgré cette union à distance, le couple eut tout de même dix enfants : cinq fils et cinq filles. Comme leurs parents et arrières-grands-parents, les enfants du couple Bouillon eurent leur place dans l’Histoire de la France, grâce à leur carrière politique, militaire, ou par leurs mariages. 
Le premier, Louis Charles de La Tour d’Auvergne (1665-1692), était destiné à être le prochain duc de Bouillon. Cependant, ce dernier mourût jeune des suites de ses blessures reçues à la bataille de Steinkerque. Il n’eut donc jamais le privilège d’obtenir le titre de son père. 
Le deuxième fils, Emmanuel Théodose (1668-1730), obtint à la mort de son père le titre de duc de Bouillon et permit ainsi à la famille des La Tour d’Auvergne de perpétuer jusqu’en 1802, soit jusqu’à la mort de son arrière-arrière-petit-fils Jacques Léopold (1746-1802). 
Parmi les enfants de Godefroy Maurice de la Tour d’Auvergne, beaucoup furent morts-nés ou décédés très tôt dans leur jeunesse. Mais parmi ceux qui se sont inscrits dans l’Histoire, nous retrouvons notamment Frédéric-Jules (1672-1733) et Louis-Henri de La Tour d’Auvergne (1679-1753), pour leur carrière militaire et politique. Enfin, d’autres de leurs enfants permirent à la famille de Bouillon de faire des alliances avec de grandes familles. Ce fut notamment le cas de leur septième enfant, Louise-Julie (1679-1750), dite mademoiselle de Château-Thierry, qui fut mariée à François-Armand de Rohan-Guéméné (1682-1717) et devint alors princesse de Montbazon.



Bibliographie : 

Levy Claude et HENRY Louis, Population, revue de l’institut national d’études démographique, « Ducs et pairs sous l’Ancien Régime. Caractéristiques démographiques d’une caste », ed. de l’I.N.E.D, Paris, 1960 
Vergnes Sophie, Braver Mazarin. La duchesse de Bouillon dans la Fronde, ed. Belin, 2011
RENEE Amédée, Les nièces de Mazarin études de mœurs et de caractères au XVIIIe siècle, Paris, 1857
Saint-Simon et Ravroy Louis de, Mémoires complet et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la Régence. 
Deruelle Roger, Grandeur et décadence de la Maison de Bouillon, 1974
Petit Léon, Marie-Anne Mancini duchesse de Bouillon, ed. Cerf-Volant, 1970

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