7 février 2015

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Vincent Pruchnicki

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Vincent Pruchnicki

Aux XVIIe et au XVIIIe siècles, un acteur du marché de l’art prend de plus en plus d’importance dans la création et dans la commercialisation du mobilier et des objets d’art de luxe (voir l’analyse statutaire des marchands-merciers par Pierre Verlet dans Annales de l’économie, « Le commerce des objets d’art et les marchands merciers à Paris au XVIIIe siècle », 1958, vol. 13, pp. 10-29).

Pitan, Danet et Edme Calley sous Louis XIV font place sous Louis XV à Hécéguerre, Darnault (qui rachète le fonds de commerce de Calley le 24 juillet 1737), Hébert, Duvaux, à Poirier et à leurs successeurs Daguerre et Lignereux sous Louis XVI.

Paire de chenets en bronzedoré, époque Louis XV, musée des Beaux-Arts, Evreux. Les modèle des figures pourraient correspondre à la mention de chenets "aux flamands" figurant dans l'inventaire de l'épouse d'Hébert en 1724.

Paire de chenets en bronze doré, époque Louis XV, musée des Beaux-Arts, Evreux.
Les modèles des figures pourraient correspondre à la mention de chenets « à figures de flamands » figurants dans l’inventaire de l’épouse d’Hébert en 1724.

 

Imaginer et commercialiser

Ces marchands sont des acteurs primordiaux de la création et du commerce du mobilier et des objets d’art. Disposant de moyens conséquents, plus importants que ceux de la plupart des artisans, ils ont la capacité de pouvoir acquérir de précieux éléments de fabrication locale et d’importation. L’analyse du dépôt de bilan de Simon-Henri Delahoguette en 1755 montre qu’il est dû au marchand plus de 300 000 livres, ce qui est sans commune mesure avec les moyens d’un bon ébéniste.

Comme on le devine notamment à la lecture de l’inventaire après décès du célèbre François-Thomas Gersaint (1750), dont l’enseigne peinte par Watteau se trouve désormais à Charlottenburg, le marchand-mercier, s’il n’a pas le droit de fabriquer, possède un atelier et l’autorisation d’assembler ensuite les matériaux et les ustensiles de son acquisition dans une arrière-boutique. Il est notamment fait mention dans le livre-journal de Lazare Duvaux de l’achat de montures en bronze doré devant être associées à des vases en céladon. Duvaux ne règle pas l’assemblage, il s’agit donc d’achat de matériau transformé que le marchand-mercier fixe lui-même à la porcelaine d’importation. Il crée sans avoir jamais fabriqué, et commercialise l’objet de son imagination.

 

Marchands et artisans

Les marchands-merciers, par leur activité, sont en contact avec les meilleurs artisans de leur génération. Duvaux et Poirier gardent sous leur coupe le fameux « Bernard », dont le travail d’ébénisterie remporte un vif succès auprès de la clientèle. Il est vrai que les créations de Bernard van Rysen Burgh sont d’une superbe exécution, mais s’il détermine ses gabarits et réalise ses marqueteries, il n’invente rien d’autre et doit rester dans le cadre de sa corporation. Pour une commode en laque du Japon, le plus rare et le plus cher, c’est Duvaux qui acquiert les panneaux de laque par le biais de la Compagnie des Indes et qui les confie à l’ébéniste. En ce sens, la faillite de Delahoguette en 1755 mentionne le stock de cabinets de laque « remply de différents morceaux de lac » (Arch. Seine, D4B6/677, faillite, 1755) destinés à être assemblés sur des meubles européens. De la même manière, c’est Poirier qui imagine un meuble à plaques de porcelaine et qui confie à BVRB II des plaques à placer sur ces bâtis dès 1755 environ.

Commode réalisée par Bernard van Rysen Burgh sur commande du marchand mercier Simon Philippe Poirier et livrée à mademoiselle de Sens pour le Palais-Bourbon. Cette commode demeure en place au moins jusqu'en 1779 (Pierre Verlet, La Maison française au XVIIIe siècle, transcription de l'inventaire après décès du prince de Condé en 1779).

Commode à plaques de porcelaine de Sèvres réalisée par Bernard van Rysen Burgh sur commande du marchand mercier Simon Philippe Poirier qui s’en était fait la spécialité. Elle fut livrée à mademoiselle de Sens pour le Palais-Bourbon. Cette commode demeure en place au moins jusqu’en 1779 (Pierre Verlet, La Maison française au XVIIIe siècle, transcription de l’inventaire de l’hôtel de Bourbon, 1779). Le marbre et le placage ont malheureusement été changés.

Les marchands savent également profiter du succès pré-existant de certains ébénistes en proposant leur marchandise à leur clientèle. Hébert était l’un des spécialistes des meubles d’André-Charles Boulle, et lors de l’inventaire après décès de sa femme Louise Desgodets en 1724 (Arch. nat. M.C./E.T./LIII/226, 22 mai 1724), il est fait mention dans ses papiers d’ouvrages fournis ou à fournir par « Boulle et Boulle » (le père et l’un des fils), à savoir  « une commode (…) pareille à celle du Roy à Trianon », une pendule aux figures couchées « d’après Michel-Ange » (le Jour et la Nuit du tombeau de Lorenzo de Médicis à Florence), dont on retrouve un exemplaire dans la prisée suivi d’une pendule aux Parques qualifiée d' »extraordinaire », également d’André-Charles Boulle.

Pendule au Jour et la Nuit, André-Charles Boulle ayant appartenu au fermier Etienne Perrinet de Jars puis à sa descendance jusqu'à sa vente en 2009 par la SVV Beaussant-Lefèvre. Le prince de Condé à Chantilly (musée de l'Histoire de France) et le baron de Breteuil sous Louis XVI (visible dans son portrait par Ménageot, musée du Louvre) possédèrent une pendule similaire.

Pendule au Jour et la Nuit, par André-Charles Boulle, ayant appartenu au fermier Etienne Perrinet de Jars puis à sa descendance jusqu’à sa vente en 2009 par la SVV Beaussant-Lefèvre.
Le prince de Condé à Chantilly (musée de l’Histoire de France), Machault d’Arnouville sous Louis XV et le baron de Breteuil sous Louis XVI (visible dans son portrait par Ménageot, musée du Louvre) possédèrent chacun une pendule similaire.

Les relations des marchands-merciers avec les bronziers, doreurs et ciseleurs sont similaires. Le marchand peut fournir le modèle qu’il a inventé, parfois avec l’aide d’un ornemaniste ou d’un architecte. Il fournit les matériaux à monter (magots de Chine, fleurs de Vincennes, figures de Meissen, etc.), et les bronziers exécutent la monture sur commande. Dans d’autres cas, le marchand ne fait qu’acheter des appliques, des caisses de pendules, des chenets et toutes sortes de bronzes d’ameublement entièrement pris en charge par les bronziers sans que son intervention ne soit nécessaire. Paffe, Osmond, Gobert, Caffiéri, le jeune Thomire et Saint-Germain travaillent avec Delahoguette (Arch. Seine, D4B6/677, faillite, 1755), Machart avec Duplessis (Arch. Seine D4B6/289, faillite, 10 juillet 1763). Darnault en 1753, entretient commerce avec Gallien, dont il possède des modèles de bronze pour des commodes et des encoignures. Il est intéressant de relever à la lecture de ce document que chaque bronze semble être clairement destiné à un type de meuble bien particulier.

Extrait de l'inventaire réalisé après le décès de l'épouse de Darnault fils, Arch. nat. M.C./E.T./LXXXVIII/629, 28 aout 1753.

Extrait de l’inventaire réalisé après le décès de l’épouse de Darnault fils, Arch. nat. M.C./E.T./LXXXVIII/629, 28 aout 1753.

Enfin, les relations entre marchands sont fréquentes. La faillite de Delahoguette en 1755 porte la mention de la collaboration avec Lazare Duvaux, qui réalise avec Julliot la prisée du stock, de Machart, de Bertin et de feu Gersaint. Dans la faillite de Machart en 1763  figure le nom de Poirier.

Catalogue d'un marchand mercier contenant des objets montés et des meubles d'Albert de Saxe-Teschen (détail), fonds Esmerian, Metropolitan museum of art, New York.

Catalogue d’objets d’art et de meubles ayant appartenu à Albert de Saxe-Teschen, prince de Ligne (détail), fonds Esmerian, Metropolitan Museum of Art, New York. Le prince de Ligne fut un client de Dominique Daguerre, qui lui livra des meubles à plaques de porcelaine de Sèvres illustrés dans ce catalogue.

A l’affût et à l’origine des tendances

Comme les marchands de modes, les marchands-merciers sont à l’affût de toute nouveauté pouvant stimuler de nouveaux achats. Ils associent tout ce qu’ils trouvent de plus luxueux afin de piquer de curiosité leur clientèle appartenant aux plus hautes sphères du monde de la finance et de l’aristocratie. Ainsi, en 1748, Thomas Joachim Hébert, marchand à Paris, livre pour l’appartement versaillais du Dauphin, fils de Louis XV « deux girandoles à deux branches sur des cygnes de Saxe (Meissen) garnis de bronze doré d’or moulu et de fleurs de Vincennes, deux caisses de bronzes doré garnies de fleurs de Vincennes … une fontaine de porcelaine ancienne (de Chine ou du Japon) garnie d’ornements et branchage dorés d’or moulu avec des roseaux et fleurs de porcelaines, deux pots-pourris de terre des Indes à relief de couleurs garni de branchages dorés d’or moulu et fleurs de Vincennes« :

Livraison par Hébert pour le Dauphin à Versailles, 1748, Arch. nat. O/1/2986.

Livraison par Hébert pour le Dauphin à Versailles, 1748, Arch. nat. O/1/2986.

Livraison par Hébert pour le Dauphin à Versailles, en juin 1748.

Livraison par Hébert pour le Dauphin à Versailles, en juin 1748, Arch. nat. O/1/2986.

A cet effet, leur stock est très important, ce qui est mis en exergue par l’acte de Société Hécéguerre-Poirier en (Arch. nat. M.C./E.T./CXVII/758, 13 août 1743), par les inventaires après décès des marchands et par les inventaires réalisés au moment des faillites, comme celle de Machart (Arch. Seine, D4B6/10 juillet 1763), publiée par Alexandre Pradère dans les Mélanges en l’honneur de Daniel Alcouffe.

Les merciers sont au coeur de toutes les modes et ils en lancent. Lorsque l’exotisme vient à s’imposer en France suite à la venue des ambassadeurs du Siam en 1686, les marchands redoublent d’efforts pour fournir des pièces de porcelaine, des laques d’Extrême-Orient et des créations européennes autour de sujets exotiques. La boutique Simon-Henri Delahoguette, auquel Alexandre Pradère a consacré un article (Revue de l’Art, n°152, 2006-2), ne s’appelle-t-elle pas « Au Roy de la Chine » ? Pradère note à propos de l’inventaire du stock réalisé suite au dépôt de bilan de 1755, que « les porcelaines de toutes sortes formaient l’essentiel du stock d’ameublement. Il s’agissait pour la majorité de porcelaines de Chine (…), vaisselle en quantité (…) vases de toutes formes, figures (…) ou animaux de couleur« . Le chercheur ajoute également que « les laques et porcelaines étaient associés sous la forme de plateaux de cabaret en laque rouge, noire ou aventurine« . Mais il faut encore tenir compte des bronzes d’ameublement de facture parisienne. Les artisans renommés ont été influencés par l’Extrême-Orient idéalisé, par cette Cathay rêvée peuplée d’éléphants et de perroquets qu’on retrouve sur les bras de lumière, sur les chenets et sur les pendules.

Nos « faiseurs de mode » ont ensuite l’ingénieuse idée de faire monter les porcelaines en métaux précieux pour les enrichir (dès la fin du XVIIe siècle), et de les associer avec des pièces de porcelaine européenne, telles des fleurs de Vincennes et des animaux et personnages en porcelaine de Meissen à partir des années 1715-1720 environ.

Extrait de l'inventaire après décès de Thomas Joachim Hébert, M.C./E.T./LIII/502/53, 15 janvier 1774. A cette époque, Hébert avait arrêté le commerce de luxe depuis bien longtemps.

« 39 Item deux figures de porcelaine céladon sous un baldaquin chinois, quatre pots-pourris de différentes porcelaines montées en cuivre doré d’or moulu, deux bouteilles d’ancienne porcelaine aussi montées en cuivre doré d’or moulu (…) 41 Item un vase de porcelaine bleu garni de cuivre doré d’or moulu avec un bouquet de fleurs de porcelaine « , Extrait de l’inventaire après décès de Thomas Joachim Hébert, M.C./E.T./LIII/502/53, 15 janvier 1774.
A cette époque, Hébert avait arrêté le commerce de luxe depuis plus de 20 ans.

Ils favorisent sans doute la multiplication de la palette des couleurs du « vernis façon de la Chine » afin d’attirer une large clientèle. En 1753, Darnault fils possède notamment dans son stock « une commode à la Régence de vernis fond vert », non loin d’une armoire en bois de violette à panneaux de laque de Chine noir et or et d’encoignures en vernis bleu, de la couleur de celle livrée en octobre 1743 par Hébert pour le service de madame de Mailly, maîtresse de Louis XV, au château de Choisy (musée du Louvre):

Société Darnault père et fils, 1753, Arch. nat. M.C./E.T./LXXXVIII/630.

Société Darnault père et fils, 1753, Arch. nat. M.C./E.T./LXXXVIII/630.

Société

Société Darnault père et fils, 1753, Arch. nat. M.C./E.T./LXXXVIII/630.

Au décès de la femme de Darnault fils en 1753, le stock de meubles en vernis de la Chine (secrétaire en tombeaux, bureau à serre-papiers, commodes, encoignures ou niche à chien) côtoie une grande quantité de meubles et d’objets en vernis dit « de Paris »  de toutes les couleurs (rouge, noir, bleu, vert, citron). Leur abondance contraste avec la quasi disparition de ces meubles au décor fragile et de moindre valeur marchande que le « lacke » de Chine ou du Japon :

Inventaire après décès Marie-Antoinette Pinguet, épouse de Darnault fils (François), 18 août 1753, Arch. nat. M.C./E.T./LXXXVIII/629.

Inventaire après décès Marie-Antoinette Pinguet, épouse de Darnault fils (François), 18 août 1753, Arch. nat. M.C./E.T./LXXXVIII/629.

Au milieu de ces meubles en vernis figure un rare « chameau de bronze sur son pied de bois noir » tout aussi exotique, qui met l’accent sur la variété des objets proposés par les marchands merciers. Leur commerce s’étendait à toute forme de luxe, d’un simple sorbet en porcelaine de Chine au plus luxueux des bouquets de fleurs en porcelaine de Vincennes montées sur bronze doré dans un vase en porcelaine de Meissen. A ce sujet, les étiquettes et les annonces des marchands nous apportent quantité de détails sur leur commerce. Bertin, »marchand mercier joaillier » comme Lazare Duvaux, est établi rue Saint-Honoré, dans le quartier où les grandes figures du commerce de luxe se sont regroupées. Il « vend toutes sortes de miroirs, trumeaux, cheminées de toutes grandeurs et glaces pour les carosses, miroirs de toilettes de toutes façons, toilettes completes de marqueterie, du Japon en relief, de la Chine et autres (…) cabarets du Japon et de la Chine (…) tables de marbres avec leur pieds dorés à consoles et autres. Commodes (…), bureaux, écritoires, tables pour écrire, tables en pupitre, tables de nuit, gueridons et tables à jouer, encognures, tablettes (…), chaises, fauteuils et canapés de cannes, chaise de commodité, grilles completes (chenets) dorées d’or moulu, en couleur et argentées, bras à doubles et simples branches (…), lustres, girandoles de cristal (…) et à juste prix« .

Communiquer pour se faire connaître

Afin que chaque client potentiel puisse prendre connaissance de la totalité du stock de biens proposés, l’étiquette comporte, en plus d’un inventaire, assez habituel, quelques illustrations des merveilles que l’on peut trouver en la boutique de Bertin « A la Toison d’Or« .

Etiquette du marchand mercier joaillier Bertin, milieu du XVIIIe siècle (détail).

Etiquette du marchand mercier joaillier Bertin, milieu du XVIIIe siècle (détail).

Etiquette de Charles Darnault (père), "Au Roy d'Espagne", 1742. Publiée par Caroline Jouve dans L'Estampille l'Objet d'Art.

Etiquette de Charles Darnault (père), « Au Roy d’Espagne », 1742, publiée par Caroline Jouve dans L’Estampille l’Objet d’Art.

D’autres marchands, tel que Charles-Raymond Grancher, sis « Au Petit Dunkerque » (Caroline Sargentson, Merchants and luxury markets, The Marchands Merciers of Eighteenth-Century Paris, Victoria and Albert Museum, 1996, p. 119 à 127), publient régulièrement dans les revues afin de faire connaître leur négoce. En février 1786, il n’hésite pas à faire rayonner son activité jusqu’en terres germanophones en publiant dans le Journal der Moden des bonbonnières en or, des pendules de bronze et de marbre dont un modèle appelé « La Sultane », qui fut inventé pour « Madame de France » , l’autre « La Pleureuse », des « cassettes de mariage« , des « souvenirs d’appartements » en bronze.

Pendule nommée La Pleureuse ou L'Oiseau mort. Marie-Antoinette en possédait un exemplaire à Trianon et le comte d'Artois au Palais du Temple à Paris. Christie's Monaco, 19 juin 1999.

Pendule nommée La Pleureuse ou L’Oiseau mort. Marie-Antoinette en possédait un exemplaire à Trianon et le comte d’Artois au Palais du Temple à Paris.
Christie’s Monaco, 19 juin 1999.

Grancher paraissait très régulièrement dans les journaux, notamment dans L’Avant Coureur. Chaque publication est une occasion pour celui qui se proclame « marchand bijoutier de la reine » de faire le détail des nouveautés, qui n’en sont pas toujours, et de rappeler le prestige du marchand, qui, parmi sa clientèle, compte la reine Marie-Antoinette, Madame Elisabeth, le comte et la comtesse d’Artois, le prince de Rohan, la Dugazon et la Contat, Grimod d’Orsay et toute la société bien en Cour, comme en leur temps Duvaux et Hébert fournissaient la famille royale, la marquise de Pompadour et les plus hautes sphères de la société parisienne du XVIIIe siècle.

Extrait de l'inventaire après décès de Marguerite Lévêque, épouse de Charles Raymond Grancher, M.C./E.T./IX/795, 4 octobre 1784.

Extrait de l’inventaire après décès de Marguerite Lévêque, épouse de Charles Raymond Grancher, M.C./E.T./IX/795, 4 octobre 1784.

 

Survivre à la Révolution

La Révolution ne met pas un terme à l’activité des marchands merciers. L’inventeur des vases dissimulant des candélabres (madame du Barry en possédait une paire à Versailles), Jean Dulac, a le bon-sens de se retirer en 1774 après avoir fait fortune, abandonnant son exceptionnelle et nombreuse clientèle à Le Baigue comme nous l’indique son inventaire après décès du 12 septembre 1786. D’autres marchands dont Daguerre et Lignereux traversent, non sans encombres, les troubles républicains. Dominique Daguerre marchand-bijoutier succédant à son cousin Simon-Philippe Poirier, triomphe à partir de 1777 (son actif se monte alors à plus de  500 000 livres). Il devient le marchand mercier attitré de Marie-Antoinette, qui voit en lui une manière de contourner les fournisseurs habituels Garde-Meuble. Il fournit à la reine nombre de curiosités et de meubles de très grande qualité, telle la table d’Adam Weisweiler à panneaux de laque du Japon qui sert dans son grand cabinet intérieur à Versailles avant de rejoindre Saint-Cloud. En octobre 1789, la reine craignant les dangers encourus par ses collections les plus précieuses, fait remettre l’ensemble à Dominique Daguerre et  Martin-Eloi Lignereux, associés en 1789 (Alexandre Tuetey, « Inventaire des laques anciennes et des objets de curiosité de Marie-Antoinette confiés à Daguerre et Lignereux marchands bijoutiers le 10 octobre 1789 », Archives de l’art français, nouvelle période, t.VIII, 1916). Les deux marchands, eux-mêmes conscients des risques qu’ils prennent à rester en commerce avec la reine, décident prudemment de remettre toutes les caisses à la république naissante. Mais les évènements de 1789 ne portent pas un coup d’arrêt à leur activité puisqu’ils possèdent un magasin à Piccadilly (Londres) tenu par Daguerre lui-même afin de toucher une clientèle anglaise friande de créations françaises (Prince de Galles, duc de Bedford, puis Georges IV).

Ainsi l’activité des marchands-merciers ne disparait pas avec la Révolution, et certains déjà actif sous l’Ancien Régime, dont Grancher, parviennent à demeurer en activité jusque sous Charles X.

Vincent Pruchnicki

Spécialiste en mobilier et objets d’art du XVIIIe siècle- Enseignant à l’Ecole du Louvre.

Vase Dulac, porcelaine de Sèvre et bronze doré, époque Louis XVI, proche du modèle ayant appartenu à madame du Barry à Versailles. Christie's New York, 29 octobre 1997.

Vase Dulac, porcelaine de Sèvre et bronze doré, époque Louis XVI, proche du modèle ayant appartenu à madame du Barry à Versailles. Christie’s New York, 29 octobre 1997.