31 décembre 2014

No Comment

Vincent Pruchnicki

Tags:
, ,

Vincent Pruchnicki

L’Objet du Mois: commode d’époque Louis XIV

Commode de Renaud Gaudron, fin de l'époque Louis XIV.

Commode de Renaud Gaudron, fin de l’époque Louis XIV.

Description

En placage d’ébène, marqueterie florale de différentes essences de bois de rapport, ornementation de bronze ciselé et doré, le plateau aux angles arrondis ceint d’une lingotière, ouvrant en façade par quatre tiroirs disposés en trois rangs à traverses, les poignées à rosettes et masques, les entrées de serrure ornées de mascarons sur le tiroir en ceinture, de mascarons marquetés sur les autres tiroirs, munie aux angles de montants droits à la manière des commodes dites « mazarines », formant consoles dégagées en leur partie inférieure, reposant sur des pieds garnis de sabots en bronze doré rapportés en forme de pieds de biche enrichis d’acanthes.

Dim. (H x L x P): 88cm. x 120 cm x 65 cm.

Renaud Gaudron (mort en 1727), ébéniste de la Couronne à partir de 1686

Piètement d'origine de la commode enrichi d'un sabot de bronze doré rapporté.

Piètement d’origine de la commode enrichi d’un sabot de bronze doré rapporté.

Ce meuble appartient à un groupe de quelques commodes exécutées après 1700, qui peuvent être rattachées, malgré l’absence de signature de l’ébéniste, mais avec beaucoup de vraisemblance à l’oeuvre de l’ébéniste Renaud Gaudron (v.1653-1727), ébéniste du Garde Meuble de la Couronne et son principal pourvoyeur en meubles recouverts de marqueterie de bois de rapport, à partir de 1686 et jusqu’en 1713.

Commode attribuée à Renaud Gaudron, vers 1710-1715.

Commode attribuée à Renaud Gaudron, vers 1710-1715.

D’un aspect très similaire et avec peu de variation dans leur décor, dont certains motifs reviennent de manière récurrente, elles trahissent l’appartenance à la production d’un même atelier d’ébéniste. A l’instar de cette commode, deux d’entre elles présentent trois rangs de tiroirs en façade (1), tandis que les deux autres sont dotées de quatre rangées de tiroirs (2) à traverses et légèrement bombés. Toutes sont munies de montants droits, disposés à 45°, finissant en consoles en leurs parties inférieures, de plateaux aux angles arrondis ou coupés et les deux commodes à trois rangées de tiroirs sont ornées de tabliers en façade. Les plateaux sont invariablement décorés en leur milieu d’un vase de fleurs posé sur un entablement, en dessous duquel se trouve une tête de mascaron feuillagé, le tout entouré par un motif foisonnant de volutes et de rinceaux d’acanthe dont les enroulements vers les extrémités laissent jaillir deux autres petites vases fleuris en forme de bulbe.

Plateau marqueté inspiré par les tableaux de J.-B. Monnoyer et par les gravures de Paul Androuet du Cerceau.

Plateau marqueté inspiré par les tableaux de J.-B. Monnoyer et par les gravures de Paul Androuet du Cerceau.

L’entablement supportant le vase du plateau repose directement sur les volutes d’acanthe, qui renferme le mascaron et prend appui sur deux acanthes s’achevant en culots d’où émergent des termes masculins. Grâce à ce motif assez complexe, on peut relier notre commode à plusieurs autres meubles, notamment à une commode à trois rangs de tiroirs et à montants arrondis, exécutée également avant 1710 et provenant du Musée de Cluny (3) , sur laquelle il est repris à l’identique, mais aussi à un groupe plus ancien de bureaux brisés à caissons, datant du dernier quart du XVIIe siècle, tous ornés sur le plateau de vases de fleurs d’un aspect très similaire, posés sur des entablements supportés également par des termes masculins. Le plus ancien de ces bureaux, sur lequel le mascaron est identique à celui présent sur notre commode, fait partie des collections du Nationalmuseum de Stockholm (4).

Oiseau en marqueterie sur le plateau.

Oiseau en marqueterie sur le plateau.

Figure en terme marqueté sur le plateau.

Figure en terme marqueté sur le plateau.

Tout aussi intéressant est le décor marqueté sur les panneaux latéraux de cette commode que l’on retrouve sur une commode de l’ancienne collection Wildenstein (vendue par Christie’s en 2005, lot 115), avec son ample rosace d’acanthe d’où émerge un grand fleuron laissant jaillir un bouquet de fleurs, disposées symétriquement face à une tige de fritillaire impériale, qui se dresse au milieu. On reconnaît cette disposition ainsi que la même plante, avec ses fleurs campanulées et sa corole de feuilles lancéolées, dans la composition des panneaux latéraux d’autres commode de la série mentionnée ; alors que le motif latéral représentant la grande rosace surmonté d’un fleuron d’acanthe servant de support pour un bouquet de fleurs est commun aux panneaux latéraux d’une paire de commodes à peine plus anciennes, livrées par Renaud Gaudron, exécutées pour le duc d’Anjou, Dauphin de France et portant son monogramme, provenant du mobilier du roi Philippe V d’Espagne. Il en est de même pour le traitement des façades des tiroirs (5).

Côté de la commode inspiré par les travaux d'Androuet du Cerceau.

Côté de la commode inspiré par les travaux d’Androuet du Cerceau.

Attribution

Toutes les commodes évoquées jusqu’ici sont parées de bronzes assez similaires, dont certains ne sont pas sans évoquer l’influence des modèles boulliens. Par ailleurs, le rappel de certains motifs employés par André-Charles Boulle pour ses marqueteries de bois de rapport se fait ressentir, notamment lorsqu’il s’agit du mascaron feuillagé, couronné de plumes à l’indienne. Cependant, les motifs et la composition du décor utilisés sur ce groupe de commodes, ainsi que sur l’ensemble de pièces mentionnées jusqu’ici, restent assez différents par rapport aux marqueteries de fleurs employées par André-Charles Boulle sur des meubles indubitablement sortis de son atelier ; et ce, bien qu’on ait parfois tenté de suggérer le rapprochement entre cette production et celle de cet ébéniste.

Mascaron en marqueterie faisant échos aux mascarons de bronze doré posés sur les tiroirs en ceinture.

Mascaron en marqueterie faisant échos aux mascarons de bronze doré posés sur les tiroirs en ceinture.

On a également essayé d’attribuer à Pierre Gole quelques unes de ces pièces, tel le bureau de Stockholm (6), ou plus souvent à Aubertin Gaudron, lequel, selon certains auteurs, aurait été l’ébéniste du Garde Meuble de la Couronne à partir de 1686. Pourtant, Aubertin Gaudron n’a jamais livré cette administration, car décédé deux ans auparavant, comme l’atteste son inventaire après décès, en date du 6 mars 1684 (7) et il aurait pu être encore moins l’auteur de quelconque commode, puisque l’apparition de ce type de meuble est bien plus tardive, se situant vers la fin du XVIIe siècle.

Ainsi, la première commode fut enregistrée au Garde Meuble de la Couronne le 28 octobre 1695, livrée par Gaudron pour le service du château de Marly et entra dans l’Inventaire général sous le numéro 487 (8). Mais, en fait, il s’agit de Renaud Gaudron, qui devint le principal fournisseur de meubles pour les maisons royales dès le 8 juin 1686, en remplaçant Pierre Gole, décédé lui aussi en 1684.

Commode attribuée à Renaud Gaudron, adjugée 108 000 euros en juillet 2014 chez Artcurial, Paris.

Commode attribuée à Renaud Gaudron, adjugée 108 000 euros en juillet 2014 chez Artcurial, Paris.

 

Renaud Gaudron (mort en 1727)

Fils d’Aubertin Gaudron, maître ébéniste à Paris et ébéniste ordinaire de la princesse Palatine, Renaud, dit aussi Gaudron le Jeune, naquit vers 1653, étant le dernier garçon d’une fratrie de onze enfants. Avec son aîné Nicolas (vers 1651-1702), il paracheva sa formation d’ébéniste dans l’atelier paternel, devint maître avant 1684 et remplaça cette année son père à la charge d’ébéniste ordinaire d’Elisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d’Orléans, puis entra au service du Garde Meuble royal, associant parfois à ses travaux son frère établi à Versailles. Il s’était fait une spécialité des meubles recouverts de marqueterie de bois de rapport et le Journal du Garde Meuble consigne ses nombreuses livraisons de tables, de bureaux et de commodes dont les plateaux sont souvent ornés de vases de fleurs posés sur une table ou sur une campane, d’oiseaux, de papillons, de petits personnages grotesques ou de sphinges, motifs qui ont permis de lui attribuer un certain nombre de meubles encore conservés (Demetrescu, 2000). Il livra, entre autres, l’une des deux armoires monumentales exécutées pour le Roi à Marly (9), l’autre étant réalisé plus tard par André-Charles Boulle. Renaud Gaudron est sans doute l’auteur de la paire de commodes provenant de l’ameublement du Grand Dauphin citée, faisant partie des collections royales espagnoles, et l’on peut aussi lui attribuer la commode du musée de Cluny, toutes présentant certaines similitudes de décor avec notre commode. Par ailleurs, plusieurs de ces motifs se retrouvent sur d’autres pièces attribuées à Renaud Gaudron et évoquent la composition du plateau d’une commode, de dimensions à peine plus grandes et à trois tiroirs, livrée par l’ébéniste en 1713 pour le château de Compiègne : elle était recouverte de  « marqueterie de bois de plusieurs couleurs fond d’ébène, ornée au milieu d’un vase rempli de fleurs posé sur un bout de table et un masque grotesque a-dessous ; le reste rempli de rinceaux, fleurs, oiseaux et papillons au naturel, le tout enfermé par trois filets de bois blanc » (10).

Angles à pans coupés marquetés. Le soin apporté par Gaudron est tel que les traverses entre les tiroirs sont également marquetées avec finesse.

Angles à pans coupés marquetés. Le soin apporté par Gaudron est tel que les traverses entre les tiroirs sont également marquetées avec finesse.

(1) Anc. coll. Wildenstein, Christie’s, Londres, 14-15 décembre 2005, n°115 et vente à Paris, Mes Beaussant-Lefèvre, 14 mars 2007, n°228.
(2) Vente à Paris, Hôtel George V, Mes Ader-Picard-Tajan, 9 décembre 1981, n°316 ; Christie’s, Londres, 9 décembre 1993, n°156, succession Earl Amherst.
(3) Inv. Cluny 11762, en dépôt au Musée des Arts décoratifs, Paris.
(4) Inv. W 116 D 70.
(5) Madrid, Collections royales espagnoles ; les commodes publiées par J.J. Junquera y Mato,  » Muebles franceses en los palacios reales « , Reales Sitios, XIIe année, 43, 1975, p. 12-24 ; voir aussi S. Castelluccio,  » Le partage de la prestigieuse collection du Grand Dauphin. La part de Philippe V d’Espagne « , L’Estampille-l’Objet d’Art, 347, mai 2000, p. 56-73.
(6) Th. H. Lunsing Scheurleer, Pierre Gole, ébéniste de Louis XIV, Dijon, Eds. Faton, 2005, p.258.
(7) C. Demetrescu,  » Les Gaudron, ébénistes du temps de Louis XIV « , B.S.H.A.F., (année 1999), 2000, p.33-61.
(8) D. Alcouffe,  » Le règne de Louis XIV « , Le Mobilier français de la Renaissance au style Louis XIV, coll. Antiquités & Objets d’art, Eds. Fabbri, Paris, 1991, p.39.
(9) Arch. nat., O1* 3306, f°100, livraison du 10 juillet 1688, inscrite à l’Inventaire général au n°438.
(10) Arch. nat., O1* 3308, f°137 r.-v., livraison des 29 juillet et 7 août 1713, inscrite à l’Inventaire général au n°563.