17 décembre 2014

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Vincent Pruchnicki

Vincent Pruchnicki

L’orientation actuelle du marché de l’art tend vers une étude approfondie des objets d’art proposés aux amateurs. Les sociétés de ventes volontaires et les galeries sont toujours plus nombreuses à accorder du temps et des moyens à la recherche. Il ne s’agit pas d’effectuer de longues recherches de fond sur une mode, une tendance, ou un artiste, mais de réunir des éléments favorisant l’attribution d’une œuvre à un artiste, de tenter de retrouver la provenance d’un objet, de faire des parallèles avec des livraisons prestigieuses, ceci afin d’en accroître l’attractivité.

Cabinet dans le goût chinois, Pierre Garnier, Les Arts Décoratifs, DR.

Cabinet dans le goût chinois, Pierre Garnier, Les Arts Décoratifs, DR.

Naturellement, attribuer sans signature n’est que rarement chose aisée. De même, identifier la provenance d’une œuvre n’est possible que pour les plus remarquables par leur forme et par leurs motifs, pour les meubles restés dans une même famille depuis leur création ou pour des œuvres marquées ou publiées. Dans ce dernier cas on pense notamment au cabinet chinois en cerisier et ivoire de Guandong de Pierre Garnier acquis par Les Arts Décoratifs de Paris et abondamment décrit dans L’Avant-Coureur (novembre 1761), journal du XVIIIe siècle qui a permis l’identification formelle de cet unicum.

L'Avant-Coureur, extrait de l'article de novembre 1761 consacré au cabinet chinois de Garnier.

L’Avant-Coureur, extrait de l’article de novembre 1761 consacré au cabinet chinois de Garnier.

Les sources

Pour tenter de satisfaire cette course vers l’histoire, les outils sont nombreux: archives notariales mentionnant des contrats de fabrication, des inventaires descriptifs d’ameublement, archives privées et royales comprenant des lettres, des bons de commande, des factures et des inventaires, catalogues de ventes, portraits, vues d’intérieur, journaux, revues spécialisées en histoire de l’art depuis le milieu du XIXe siècle, fonds de musées, fonds de bibliothèques patrimoniales possédant des dessins d’ornements ou des projets, etc.

La documentation disponible est incommensurable, et personne ne peut prétendre tout rassembler, tout savoir. Il faut donc être humble dans la recherche et favoriser la synergie entre chercheurs.

Pendule à la Prudence, époque Louis XVI.

Pendule à la Prudence, époque Louis XVI.

L’exemple des bronzes d’ameublement

Dans cette recherche d’origine et d’attribution, les bronzes ornementaux offrent un avantage manifeste. Comme les meubles de Boulle ou les meubles à plaques de porcelaine, plus ils sont particuliers, plus ils sont reconnaissables. Ainsi, la lecture du stock relevé dans l’inventaire après décès de Jacques Caffieri (1755) et publié par Daniel Alcouffe (Bulletin de la Société de l’Histoire de l’art Français, 1989), permet d’identifier de nombreux modèles de chenets à combats de coqs, chasse au sanglier et au cerf et autres motifs remarquables.

Certes, les bronzes sont souvent tirés en de multiples exemplaires, mais ceci permet de multiplier les chances de trouver une signature sur l’un et de tenter d’attribuer les autres avec prudence, puisque nous savons que même si les modèles étaient déposés, plusieurs bronziers pouvaient fondre un même modèle.

Les bronzes ornementaux ont en effet souvent fait l’objet de publications par des ornemanistes proposant des modèles ou par leurs auteurs. C’est le cas par exemple du fameux Recueil de modèles de pendules conservé à l’INHA et en partie publié par Ottomeyer et Pröschel dans Vergoldete Bronzen en 1986. Chaque auteur a déposé et signé ses modèles auprès de la corporation afin de les protéger et d’en garder le monopole.

Modèle de la pendule à la Prudence, Foullet.

Modèle de la pendule à la Prudence, Foullet, (c) INHA.

Ainsi, la pendule « à la Prudence » (ci-dessus) revient-elle donc à Foullet qui en est l’auteur, nous rappelle Olivier Bauermeister. Ce beau modèle est localisé dans de bonnes collections du XVIIIe siècle par le biais des inventaires et des catalogues de ventes. Nous en retrouvons un exemplaire dans la vente du comte de Merle le 1er mars 1784 avec un mouvement de Baillon, un au Louvre, identique à la pendule passée chez Me Kohn (ci-dessus, adjugée 11 000 €) ainsi qu’un autre conservé au Palais de Pavlovsk (ill. ci-dessous), qui ne manquera pas d’attiser le curiosité de russophiles désireux de se meubler « comme les tsars » avec des objets d’art de modèles existant dans les palais impériaux.

Pendule à la Prudence, Palais Impérial de Pavlovsk, Russie.

Pendule à la Prudence, Palais Impérial de Pavlovsk, Russie.

Extrait du catalogue de la vente du Comte de Merle, pendule à la Prudence.

Extrait du catalogue de la vente du Comte de Merle, pendule à la Prudence.

Il peut être fait de même avec les cartels ou avec les chenets aujourd’hui un peu dépréciés, et qui pourtant méritent l’attention des personnes de goût, car même un objet mal jugé aujourd’hui, mais de bonne facture, cache parfois une histoire passionnante ainsi qu’une bonne provenance.

Cartel à masque de lion, et modèle proche des travaux de Delafosse.

Cartel à masque de lion, et modèle de Delafosse, DR.

Les­ cartels Transition en bronze doré à motifs de masque et de peau de lion festonnant sont intéressants à ce titre, car ils sont de qualité, accessibles, d’un modèle livré en plusieurs exemplaires à la famille royale et attribuables par rapprochement à Osmond d’après un dessin publié par Jean-Charles Delafosse conservé à Waddesdon Manor (à gauche).

En 1778, le Garde-meuble de la Couronne se fait livrer pour le service de Madame Royale « une autre pendule à cartel aussy de bronze décor d’or moulu de 2 pieds 9 pouces de haut sur 15 pouces de large sonnant l’heure et la demie, allant 18 jours, le cadran d’émail plein de 8 pouces de diamètre accompagné de deux têtes de bouc sur un pilastre, dans le bas est une tête de lyon avec la peau formant draperie et 4 pommes de pin terminés par un fruit, le tout couronné d’un vaze » :

Extrait du Journal du Garde-Meuble de la Couronne (c) Archives nationales de France.

Extrait du Journal du Garde-Meuble de la Couronne (c) Archives nationales de France.

Pour les chenets, rares sont les documents précisant la nature des motifs, et de ce fait, rares sont les documents permettant d’identifier les modèles. Dans les archives de la Couronne, on trouve la mention d’une paire de chenets à enfants dont l’un tient un livre (à droite) et l’autre donne du cor en tenant un arc (à gauche). Inventorié en 1763 au château de Bellevue, ce feu ou du moins le modèle se trouve au musée Carnavalet et fait partie du legs Henriette Bouvier.

Paire de chenets aux enfants, époque Louis XV (c) Musée de la Ville de Paris- Musée Carnavalet.

Paire de chenets aux enfants, époque Louis XV (c) Musée de la Ville de Paris- Musée Carnavalet.

Extrait du Journal du Garde-Meuble de la Couronne (c) Archives nationales.

Extrait du Journal du Garde-Meuble de la Couronne (c) Archives nationales.

Ce modèle a été fondu à plusieurs reprises et passe de temps en temps sur le marché de l’art, tout comme les chenets à têtes de loup et de sanglier « dans un cartouche de rocaille » dont une paire fut livrée le 27 avril 1753 par le doreur Lelièvre pour le château de Marly et dont un exemplaire a figuré à la vente Penard y Fernandez.

 

Le Voyage en Italie

Dessin du fonds Pierre Adrien Pâris, fin du XVIIIe siècle (c) Bibliothèque municipale, Besançon.

Dessin du fonds Pierre Adrien Pâris, fin du XVIIIe siècle (c) Bibliothèque municipale, Besançon.

Chaque artiste de qualité, même s’il ne faisait pas le voyage à Rome, se devait de connaître les grands classiques, parfois publiés dans des recueils diffusés largement. Ceux qui avaient le privilège de faire le voyage en Italie ramenaient avec eux des croquis des monuments antiques ou plus récents alors déjà excavés et qui fournirent aux objets d’art maints modèles.

Sanguine du fonds Pierre Adrien Pâris, fin du XVIIIe siècle (c) Bibliothèque municipale, Besançon.

Sanguine, fin du XVIIIe siècle (c) MBA Angers.

Il est à ce titre passionnant de consulter l’impressionnant fonds Pierre-Adrien Pâris de Besançon (Bibliothèque municipale). Pâris, architecte et dessinateur des Menus Plaisirs fait le voyage à Rome. Il ramène des centaines de dessins des monuments qui enthousiasment le néoclassicisme contemporain. De la villa Farnesina, Pâris saisit un autel antique à têtes de bélier et figures de chimères qui imprègne les arts décoratifs français notamment sous la forme de la pendule aux Vestales, à moins que ce ne soit le « trépied du Vatican » dont une sanguine du XVIIIe siècle est conservée au musée des beaux-arts d’Angers (ci-dessus). Certaines de ces pendules ont des plaques et un autel en porcelaine.

Pendule aux Vestales, fin du XVIIIe siècle, (c) Pascal Izarn.

Pendule aux Vestales, fin du XVIIIe siècle, (c) Pascal Izarn.

Elles furent réalisées par Thomire dès 1788, comme l’a établi par Pierre Verlet à l’aide de factures faites à Thomire par Sèvres. Les documents du fonds de projets de Lequeu destinés à l’hôtel de Montholon, fonds conservé à la Bibliothèque nationale de France, nous apprennent que cet architecte fut également marqué par ces autels romains. Il en reproduisit un sur un projet décoratif destiné à la chambre de monsieur de Montholon. Ce projet date de 1786, deux ans avant les pendules de Thomire, ce qui semble permettre de lui attribuer la paternité du modèle des pendules aux Vestales pourvu que son dessin ait circulé.

Modèle de pendule aux Vestales réalisé par Lequeu pour l'hôtel de Montholon, fin du XVIIIe siècle.

Modèle de pendule aux Vestales réalisé par Lequeu pour l’hôtel de Montholon, fin du XVIIIe siècle (c) Bibliothèque nationale de France.

Naturellement, d’autres bronzes furent influencés par les antiques ou par des sculptures plus récentes vues en Italie. Ottomeyer et Pröschel avaient remarqué que les chenets aux lionnes couchés du modèle des Arts Décoratifs de Paris provenait des lionnes égyptiennes de basalte du Capitole de Rome. Ces lionnes connurent un important succès dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Pour un hôtel particulier achevé par Pierre Adrien Pâris en 1778 pour la duchesse de Bourbon, l’architecte en avait fait placer des copies au pied d’un escalier qu’il avait dessiné.

Lionne, Capitole, Rome.

Lionne antique, Capitole, Rome.

Chenets aux lionnes, fin du XVIIIe siècle (c) Les Arts Décoratifs.

Feu aux lionnes, fin du XVIIIe siècle (c) Les Arts Décoratifs.

Le lion, motif symbolique et héraldique récurrent dans les arts décoratifs, est fréquent sur les chenets. Les chenets à lions posant la patte sur une sphère ont une origine florentine. Ils ont été réalisés sur le modèle du lion de la célèbre loge des Lanzi à Florence, lion sculpté dans le marbre au XVIe siècle pour Ferdinand Ier de Médicis qui l’installa un temps à la villa Médicis.

Lion de la loge des Lanzi, Florence, XVIe siècle.

Lion de la loge des Lanzi, Florence, XVIe siècle.

Comme nous le confirme un dessin de Bouchardon conservé au cabinet des arts graphiques du musée du Louvre, le succès de ce lion était déjà manifeste au XVIIIe siècle et c’est ainsi qu’il marqua les arts décoratifs français sous Louis XVI comme en témoigne une paire de chenets de la galerie Perrin.

Feu aux lions; fin du XVIIIe siècle (c) Galerie Perrin.

Feu aux lions, fin du XVIIIe siècle (c) Galerie Perrin.

Ce lion n’est pas la seule sculpture florentine qui imprégna le bronze d’ameublement, puisque le non moins célèbre porcellino, notamment dessiné par Parrocel (musée du Louvre) servit de source pour des chenets à sujets de chasse au sanglier et au cerf, dont la composition de Claude Quentin Pitoin pour madame du Barry, identifiée grâce aux archives de la Couronne (livraison du 28 octobre 1772), est la plus connue (à droite, exemplaire du Rijksmuseum à Amsterdam)…

Porcellino de Florence, dessin du XVIIIe siècle (c) Musée du Louvre. Chenet sanglier, Pitoin, fin du XVIIIe siècle (c) Musée du Louvre.

Porcellino de Florence, dessin, Parrocel, début du XVIIIe siècle (c) Musée du Louvre.
Chenet sanglier, Pitoin, fin du XVIIIe siècle (c) Rijksmuseum, Amsterdam.

De l’importance de la documentation…

 

Vincent Pruchnicki

Spécialiste en mobilier et objets d’art du XVIIIe siècle- Enseignant à l’Ecole du Louvre